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AGNÈS BIHL, L'ENTRETIEN

Une certaine chanson…


Loges du Palais des spectacles, à Saint-Étienne. On se présente. « Madame Bihl ? » « Non, mademoiselle ! » Entrée ratée, j’aurais du réviser mon Robert des chanteurs, mon Larousse des blondes. Le temps de mettre en marche le mini-disc et c’est néanmoins parti. D’abord sur Montbrison où elle a fait résidence il y a peu, juste avant de partir en tournée…

Le Centre culturel des Pénitents à Montbrison, dans la Loire, c’est une douce habitude ?
Carrément, oui ! J’y étais encore cette semaine, au spectacle de fin d’année des mômes du lycée de Montbrison, pour chanter avec eux sur scène, ils avaient travaillé une chanson de moi pendant toute l’année scolaire. Le moindre que je puisse faire était quand même de descendre et de venir la chanter avec eux. C’est mignon. Dominique Camard (le directeur du Centre des Pénitents – NDLR) est super, c’est un sacré bonhomme. Il me suit, me défend et me programme très souvent, le plus qu’il peut, à chaque album il m’a fait jouer au Théâtre des Pénitents, au festival de chanson Les Poly’Sons. Du coup quand il s’est agi de trouver un lieu pour faire la résidence du nouveau spectacle, de Rêve(s) général, c’était super de la faire chez lui parce qu’on savait qu’on serait accueillis avec tout l’enthousiasme et l’amour du monde. Bon, ceci dit, après il faut le suivre en montagne, quand il vous fait marcher avec des raquettes, je dois dire que là, je sature un peu ! Sinon…
Ce genre de festival dans lequel nous sommes, hier Montbrison, aujourd’hui Paroles et Musiques, c’est important dans la carrière d’un artiste ?
Chaque date est super importante à partir du moment où l’artiste aime monter sur scène. C’est tout aussi important qu’une date à Paris, c’est tout aussi important qu’une date à Marseille, à Toulouse. C’est une plus petite ville Saint-Étienne mais c’est un festival qui d’abord a une grande réputation. Et quand bien même ce serait sa première édition ce serait aussi important à partir du moment où il y a trois personnes dans la salle, c’est un spectacle important.
C’est d’autant plus important qu’on y rencontre des gens…
Plein de gens ! Je suis contente, y’a Imbert Imbert dans la salle d’à côté, on s’entend très bien, je suis ravie de le croiser. Tout à l’heure, je suis allé écouter Soan que je ne connaissais pas, là ça m’a donné l’occasion. J’ai croisé Mell qui l’accompagne. Et il y a le public stéphanois. La dernière fois que j’ai joué ici, c’était il y a quatre ans à ce même festival. Je me souviens d’avoir reçu, neuf mois après, le faire part de naissance d’une petite fille dont le deuxième prénom est Agnès, parce que les parents avaient décidé de faire leur enfant le jour de mon concert. J’ai gardé la lettre, et je suis ravie de revenir à Saint-Étienne. Je me demande si ces personnes-là seront dans la salle ou non ce soir, je n’en sais rien… Avec la gamine ! Je suis une artiste de terrain, c’est super de rencontrer un nouveau public et de remettre les pieds chez un public qui vous a déjà vu, qui a vécu des choses sur vos chansons. Car ce public-là, il y a quatre ans, avait acheté l’album à la fin du spectacle. Ils l’ont écouté, ils ont conduit en l’écoutant, ils ont fait la cuisine, ils ont pris leur douche, ils ont peut-être fait l’amour, ils ont peut-être rencontré quelqu’un, ils ont peut être pleuré sur mes chansons : c’est merveilleux ça pour un artiste, en tout modestie.
Je t’ai entendu reprendre Le Copain de mon père, de Leprest. Pourquoi cette chanson-là ?
C’est ma préférée, en fait. J’aime toutes les chansons de Leprest mais… ça fait partie de mes préférées. Y’a aussi Mont Saint-Aignan… Et La Retraite. Mais Mont Saint-Aignan et La Retraite sont des chansons masculines. Dans Mont Saint-Aignan il parle de jouets qui sont des jouets de garçons, le camion de pompiers Dinky toys… Une fille aurait parlé de la poupée… Dans La Retraite, c’est un mec qui parle à sa femme, « Ça y est nous voilà vieux ma vieille »… Donc, quand on reprend une chanson, y’a toujours comme ça un souci, comme quand j’avais repris La Complainte des filles de joie de Brassens, on peut être inconditionnelle d’un artiste, vouloir faire une reprise, on doit se dire « Qu’est-ce que j’apporte en tant qu’interprète que l’artiste n’a pas mis, lui ? » Quand on parle de Leprest, on dit toujours que c’est un grand auteur, mais c’est un interprète gigantesque aussi, qui a un charisme et une présence extraordinaires. Du coup, ça faisait partie des chansons qu’une femme peut chanter, c’est une chanson androgyne, et je me suis dit « Tiens, je peux apporter un côté un peu garçon manqué, un peu Gavroche. Et féminin en même temps » Cette chanson a un côté un peu gosse, prendre le point de vue du gosse mais sans le recul qu’a Allain quand il la chante, je peux la chanter au premier degré, plus féminin aussi, je peux apporter du coup une version de cette chanson.
Si on te donnait à reprendre une chanson de Ferrat…
Maria ! Parce que ça faisait partie des chansons que j’aimais le plus étant gamine. J’adorais cette chanson. Mes parents n’écoutaient pas du tout de musique, c’était vraiment l’art manquant à la maison. Mais ils écoutaient Jean Ferrat, un peu de Mozart, de Brassens, d’Armstrong… Du coup, enfant, Nuit et brouillard ça me faisait peur ; en plus mes parents n’ont jamais vraiment eu de tabous et ils m’expliquaient carrément. La Commune évidemment je l’adore. Mais Ferrat, la Guerre d’Espagne, je m’imaginais un truc qui relevait un peu de Zorro quand j’étais petite. Ça me faisait rêver… J’imaginais cette femme, les genoux dans la terre, devant la tombe de son fils… Je jouais en Lorraine quand j’ai appris la mort de Ferrat : c’est à cappella que j’ai ouvert mon spectacle, en chantant Maria.
A ceux qui pensent qu’avec Ferrat est morte une certaine chanson, tu réponds quoi ?
Qu’il est temps d’arrêter de découvrir ou de redécouvrir un artiste une fois qu’il meurt. Plus personne ne parlait de Ferrat. Il meurt et là on se rend compte qu’il y a un public pour cette chanson-là. Les gens de tous âges se sont sentis concernés, émus, ils se sont rués sur les albums de Ferrat. Faudrait que les médias arrêtent de dire qu’une chanson est morte et regardent : cette chanson existe, elle vivrait mieux et plus si les professionnels de la profession arrêtaient de se dire que les gens ont les même goûts qu’eux. Et qu’ils n’aiment que ce que, eux, ils aiment. On va faire les mêmes choses pour Allain Leprest, on va se mettre à en parler à la télé, dans les radios, une fois qu’il ne sera plus là ? Leprest va faire le Bataclan, c’est plein ! Yves Jamait, qui ne passe jamais à la radio, va faire l’Olympia, c’est plein !On refuse du monde. Anne Sylvestre, qui est boudée par tout le monde, fait des salles où elle refuse quatre mois à l’avance. Faut arrêter de prendre les gens pour des cons ! L’autre jour, j’ai marqué justement sur « fesse de bouc » que « les radios servent de la soupe et c’est le public qui boit le bouillon ». C’est pas parce que le public n’a pas accès à l’information que tel ou tel artiste existe que cet artiste-là n’a pas de public. Y’en a qui passent par le bouche-à-oreille, d’autres qui mettent plus de temps, mais quand même… Je suis peut-être naïve mais quand c’est bien, ça finit par exister. En tous cas, une certaine chanson n’est pas morte du tout. Moustaki n’est pas encore mort non plus ; Anne Sylvestre se porte très bien, merci ! Michèle Bernard aussi… Y’a de la grande chanson qui existe aujourd’hui.
Tu te considères d’une famille de la chanson ?
Bien sûr ! J’ai un grand-père qui s’appelle Brassens ; l’oncle aventurier qui arrive le soir, vous fait rêver et repart le lendemain, c’est Brel ; celui qui est fâché avec le reste de la famille, qui n’a même pas sa photo sur l’album de famille, c’est Léo Ferré… Bien sûr, cette chanson de paroles, bien sûr. Et en plus il y a de grandes amitiés, beaucoup d’amour. Récemment j’ai chanté à Paris, j’avais envie d’inviter Yves Jamait, Anne Sylvestre et Grand Corps malade pour des duos, il sont venus. Dès qu’on peut se retrouver autour d’un verre et sur scène, avec un peu de chaleur et d’amitié, on est toujours partants.
Et on le fait très souvent. Mais qu’on ne dise pas que cette chanson est morte. Loïc Lantoine joue demain ici, Imbert Imbert y a joué aujourd’hui… Sans parler de moi, y’en a quand même plein. Y’a Alexis HK qui existe quand même. Y’a une relève. C’est pas parce que c’est pas relayé que ça n’existe pas. C’est comme ça qu’on enterre les gros scandales de par le monde, mais ça ne veux pas dire que ça n’a pas eu lieu. C’est la même chose pour les artistes.
J’ai l’impression que cette partie là de la chanson rentre en résistance
Tout à fait, parce qu’elle est très peu relayée par les médias. Ou mal. Je ne citerais pas de nom mais pour mon album Rêve(s) général, c’est le même article quasiment mot pour mot dans un journal que sur mon album précédent, « Demandez le programme ». J’ai fait évoluer mes chansons, la personne qui a écrit l’article n’a pas tellement évoluée, elle.
C’est un article écolo, c’est du recyclage !
Mais dans ce cas-là valait mieux garder le même papier !
Rhône-Alpes est un coin de l'Hexagone où t’es pas du tout absente…
Ah, pas du tout ! Et je vais bientôt jouer au Train-Théâtre, je suis très contente d’y retourner. J’ai joué à Firminy il y a deux ans, je suis souvent là.

Agnès Bihl sera encore sur cette région en octobre, d’abord dans la salle lyonnaise d’A Thou bout d’Chant puis au festival Attention les feuilles à Meythet, près d’Annecy.


À LIRE DANS CE NUMÉRO DE THOU CHANT
LA CHRONIQUE DE RÊVE(S) GÉNÉRAL,
LE NOUVEAU CÉDÉ D'AGNÈS BIHL


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