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LAURENT BERGER, GENÈSE D'UNE ŒUVRE

De Nirvana à "La Librairie du Pas pressé"

Cet entretien inédit et jamais transcrit à ce jour remonte à la sortie du plus récent CD de Laurent Berger,
il y a quatre ans. Entre John Lennon et Renaud, entre Nirvana et Jacques Brel, le créateur,
le chanteur de l’Isère y révèle ses racines.


Enfant, tu écoutais quoi à la maison ?
Pas grand chose, si ce n'est qu'il y avait quand même des vinyles de Brassens et de Brel, de chansons, de classiques un peu, qui faisaient partie de la jeunesse de ma mère et qu'elle n’écoutait plus vraiment. Mais ils étaient là. Il y avait aussi Reggiani, Jacques Douai, Mouloudji, des gens comme ça. Ce n’était pas énorme, ça tient sur une petite étagère. Je me souviens quand même de moments où les disques de Brassens tournaient, quand j'avais six ou sept ans… Des jolis moments de bricolage, de jeux ou de préparations à je ne sais quoi et, en fond, il y avait Brassens.
La chanson t'est venue comment ?
J'ai appris la guitare dans ces eaux-là. Le prof de guitare de la MJC nous disait « proposez-moi des chansons et je vous apprends l'accompagnement ». On travaillait sur des trucs entendus à la radio, je me suis mis à accompagner ça et, fatalement, à les chanter. J'ai pris goût à des chanteurs comme Renaud, Cabrel et d’autres. C'est vers douze ou treize ans que j'ai commencé à accrocher vraiment à la musique, à l'approfondir en auditeur comme en musicien, un peu en chanteur. Et que j'ai commencé à écrire des trucs. Renaud m'a accompagné pendant pas mal d'années. Avec Cabrel, Thiéfaine, toute cette génération-là. Et pis du rock, Téléphone, Trust et d'autres choses bien plus hard. Quand t'as quinze ans, que tu fais de la guitare et des groupes avec les copains, t'en arrive à faire facilement des groupes de rock, de hard, à plonger là-dedans.
Mais ce que j'écrivais, ça ne rentrait pas forcément dans le rock. Déjà que, avant d'aboutir à des chansons, ça a mis pas mal d'années… Puis je me suis mis plus à me retourner sur les années soixante : les Beatles, John Lennon, une vraie référence sur la qualité des chansons, sur la recherche, l'engagement, la qualité d'artiste aussi… Ça m'a ouvert des tas de portes en littérature, en arts… Dylan, des références comme ça…
Vers dix-huit, vingt ans, j'ai redécouvert Brel. Quand le disque laser est apparu, mes sœurs et moi avons offert l'intégrale des disques de Brel à ma mère, qui avait été grande fan. Mais je lui ai réquisitionné l'intégrale durant des mois, elle n'a pas pu l'écouter. Alors que, quelques années auparavant, j'avais essayé d'écouter mais j'étais passé à côté, là je suis resté des journées entières sur chaque chanson.
L'écriture t'est venu quand ?
Vers quatorze, quinze ans…
C'étaient des chansons ?
Non, des copies ! Je ne savais pas ce que j'avais envie, moi, d'écrire. Pendant des années - même quand je faisais des groupes -, j'essayais mais les choses que j’écrivais ne rentraient pas du tout. Après, il y a eu une période où je me suis retrouvé seul avec ma guitare, un peu de piano à la maison, et un petit magnéto cassette. C'était ma période Lennon et, là, je me suis mis à écrire, à mettre des choses à moi, mais c'était en anglais.
Ces groupes ont été nombreux ?
Mon dernier ça devait dans l'année de mon BTS, à dix-neuf ans, dans la veine de Nirvana ou de groupes comme ça. Je n'ai pas vraiment divorcé du rock ; j'étais simplement un peu en porte-à-faux entre le rock que je pouvais écouter, la déchirure, le romantisme rock que j'aimais, et la chanson, le texte, la poésie. Des groupes comme Nirvana et quelqu'un comme Brel, que je trouve très rock dans l'attitude, m’ont permis de réconcilier ces deux tendances.
Effectivement, la chanson que je fais n'est pas, n'est plus du tout rock n'roll. Mais le rock est un engagement, un souffle que j'aime.
C’est comme rockeur que tu as abordé la scène ?
Oui, on a fait quelques petites scènes. J'étais guitariste soliste, pas chanteur. On a fait quelques maquettes. Et ça m'a beaucoup appris, moi, ça m'a fait mûrir sur l'idée de se prendre en main et, quand on avait envie de défendre quelque chose, de le faire vivre, eh ben fallait y aller, le proposer à ceux qui étaient susceptibles de l'écouter, de le diffuser. Ça m'a construit beaucoup aussi sur la façon, aujourd'hui, de faire et de défendre mes chansons.
A la toute fin, j'ai rencontré ce « Dédé » qui m'a proposé de faire une guitare d'accompagnement en acoustique sur des chansons de Brassens. Dédé était le père du chanteur du dernier groupe dans lequel j'étais. Il chantait dans des pizzerias, pour des petites assemblées… J'avais déjà le goût de la chanson. C'est à ce moment-là que j'ai vraiment plongé dans Brel, qui m'a beaucoup apporté sur la force des images, la densité de l'écriture, choses que je recherche maintenant, et qui m'a fait un petit peu trouver mon écriture à moi. En ce sens, c'est ce qui m'a fait basculer. Brel j'en parle beaucoup aussi, c'est une charnière pour moi, il m'a fait beaucoup parler humainement. Lui et des gens comme Barbara, comme Ferré (mais pas à cette époque, Ferré depuis, que je découvre et que je ne finirai pas de découvrir), Leprest après, des gens comme ça… C'est eux qui m'ont donné tout ce que la chanson pouvait amener, toute la parole humaine que peut faire passer la chanson.
Avec Dédé, ça dure longtemps ?
Ça dure pas mal, parce que ça a évolué. Aux chansons de Brassens qu’il chantait, j’ai amené au fur et à mesure des chansons de Brel. Et puis j'ai fini par incruster mes propres compos.
A quel moment t'es-tu senti capable, en droit de les imposer, de les proposer ?
C'est le besoin et une sorte de devoir, à un moment. Les choses que j'écrivais, il y a un moment où je ne pouvais pas les laisser dans le tiroir. J'avais besoin de les porter dans des oreilles et d'essayer... C'est aussi une charnière, la fin de mes p'tites études, j'ai fait un service d'objecteur de conscience, et puis après t'as la vie, où tu as tout à faire… tu te dis « Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? »…
J’avais fait des études d'automatisme mais j'avais peu envie de rentrer dans la vie active avec ça. Je me suis dit que peut-être, par la musique, je pouvais essayer un autre créneau. Et j'ai fait mon service d'objecteur dans un studio d'enregistrement.
L'objection terminée, tu t'orientes sur quoi ?
Là je me laisse... je ne fais pas de choix... C'est le moment où je commence à jouer avec André, sur Brel, Brassens, et j'arrive un petit peu à incruster des compositions et, du coup, je me dis que j'ai envie d'essayer ça. J'ai envie de rentrer là-dedans, dans la chanson, de façon assez orgueilleuse, en auteur-compositeur, au pire en interprète…
Par contre j'avais besoin de bosser, j'ai fait de l'intérimaire. Quand t'as un BTS d'automatiste, tu peux faire de la production, j'ai fait des missions d'intérim pendant deux ou trois ans en me disant « j'essaye de m'incruster en tant que chanteur ». J'ai démarché des lieux. J'ai commencé tout seul : rencontrer des musiciens, faire évoluer un répertoire. Je faisais un peu d'animations avec André et j'essayais de construire un répertoire tout seul avec des chansons à moi et des chansons de Brel, de Brassens, de Barbara, de Perret, de Bourvil, de gens comme ça… C'était pas chanter Brel pour chanter Brel, ou Barbara pour chanter Barbara. Mais des chansons dans lesquelles je me retrouvais. Toujours maintenant, quand je chante une chanson qui n'est pas à moi, c'est toujours quelque chose qui parle un peu pour moi, même dans les textes que j'ai pu mettre en musique, ça parle pour moi, je les adopte complètement comme étant des chansons : je ne tais pas la paternité du texte mais je revendique pleinement que ce soit des chansons pour moi dans le propos, dans ce qu'il y a au fond.
Durant des intérims, il devait y avoir de tes collègues de travail qui savaient que tu chantais… Ça donnait quel regard ?
J'ai souvenir de pas mal de compréhension, c'est bizarre, c'est un milieu qui m'a beaucoup touché. J'ai beaucoup de tendresse pour cette période-là. Y'avait déjà un décalage entre moi et ceux avec qui je partageais ça, parce que je savais, moi, que c'était temporaire. Je savais que ce que je vivais, si je vivais deux mois là-dedans, c'était pas grave, quoi qu'il se passe. En même temps, le milieu de l'entreprise m'a aussi beaucoup apporté. Ça m'a aidé à faire le choix de la chanson, parce que c'est un milieu que je trouve d'une déshumanité presque totale. J'y ai fait des très belles rencontres, des gens qui pouvaient être très sensibles d'ailleurs à la chanson, à la poésie, et qui m'ont respecté beaucoup dans mes comparses « intérim ».
Les missions d'intérim terminées, tu te retrouves chanteur ?
Ça s'est bien tuilé, entre le chômage auquel j'avais droit et l'intérim ; les cachets d'intermittent ça a pris un peu de temps mais ça s'est fait. Et j'ai eu le soutien de quelques lieux comme Le Café des Arts, à Grenoble, et des festivals, des associations... Ce fut l'époque du premier disque…
Quelle date ?
En 1998. Un disque autoproduit à cinq cent exemplaires. Après il y a eu les retirages.
Comment a-t-il été perçu ?
Il faudrait le demander aux autres... J’ai eu de très bons retours. J'ai été très touché par l'accueil sur des choses différentes, sur des textes, sur des petites recherches musicales aussi. Il y avait des choses un peu disparates. Des textes dits par exemple, sur une musique, des couleurs plus jazz… Certaines chansons ont bien marché, comme Plume ou Quel est mon nom : ces chansons-là sont restées très longtemps dans mon répertoire...
C'est ce disque qui te fait une belle réputation...
Oui, et sur le long terme. Il a été diffusé, il a eu un bouche-à-oreille, et j'ai fait des petites choses sur Paris, comme au Limonaire. C'est avec ce disque que j'ai abordé vraiment le réseau chanson, des petits festivals, des trucs comme ça. Voilà, c'est à partir de là que j'ai pu commencer à circuler un petit peu, moi et mes chansons. Pas tellement auparavant, même si j'avais fait deux trois petites rencontres. J'ai fait par deux fois un atelier chanson sur Bourgoin-Jallieu. La première fois, assez tôt, avec William Sheller ; la deuxième avec Romain Didier, juste avant le premier disque. Pour moi l'histoire commence à peu près à ce disque.
C'est dire si elle doit rebondir au deuxième...
Oui... D’autant qu’il y a pas mal de choses qui se font entre les deux. J'ai lancé le projet du second disque à Barjac en 2001 et il y a pas mal d'attente...
La belle saison ce fut quand ?

On a fait la sortie officielle en novembre 2002. Ça a pris son temps. Ce n’est pas un disque complètement autoproduit mais on y est pas loin.
L'attente du deuxième, sans être « attendu au tournant » est forcément plus nourrie...
Oui, parce que les chansons avaient déjà commencé à circuler. Au fur et à mesure que j'écris une chanson, j’essaye de la mettre au répertoire. Enfin, c'est ce que je faisais à ce moment-là...
Et encore maintenant !
Maintenant c'est plus laborieux, parce qu'on passe par des étapes. Je suis resté peut-être un an un an et demi sans écrire vraiment de chansons, sans aboutir. Et puis après, quand les chansons sont effectivement revenues, on les a montées au fur et à mesure. La formule musicale du concert s'est stabilisée aussi, entre les musiciens du disque et puis après : on a joué essentiellement à deux avec Patrick Reboud à l'accordéon et piano, on a beaucoup monté de chansons ensemble, ce qui était une formule assez simple et qui marchait fantastiquement bien.
Après, pour la troisième album, je suis resté à nouveau un long moment sans écrire. Et quand les chansons sont revenues, j'ai eu envie de solliciter Nathalie Fortin pour qu'elle les prenne en charge et qu'on construise les arrangements ensemble. Ça ne pouvait pas se faire en concert puisqu'on ne jouait pas ensemble, donc on s'est fixé le disque pour faire naître ces chansons. Beaucoup de chansons sont nées en arrangements, je les ai jouées un peu tout seul pour les faire vivre, pour être moi aussi persuadé : quand j'écris une chanson, j'ai besoin de la découvrir, de la jouer en public, d'avoir des retours dessus ! Ça me conforte, moi, dans mon envie de la faire évoluer, de la chanter... ou de la passer à la trappe. Quand j'écris une chanson, elle me vient assez spontanément : le lendemain je la relis et ça peut ne pas passer. Il y a plein de filtres comme ça, qui font que la chanson peut ne pas aller plus loin. Ou alors faire son chemin. Les filtres, c'est la jouer moi, c'est la confronter à mes musiciens, aux copains auteurs compositeurs. Et au public. Je suis assez friand de la moindre opportunité pour le faire.
Vous avez enregistré dans quelles conditions ?
On a fait un mix entre les deux premiers. Entre le premier qui a été enregistré dans une salle de façon assez spontanée, parce que n'étais pas assez prêt pour enregistrer en studio, j'avais peur, en tant qu'interprète, de perdre la vitalité des chansons. Et le deuxième qui, lui, a été fait en studio, parce qu‘après deux ou trois petites expériences je me sentais prêt. Là, on a fait à nouveau dans une salle, en prenant plus de temps. On a conservé la vitalité des chansons et, en même temps, on a gardé la propreté et la précision, la profondeur qu'on peut avoir avec le studio. Ça s’est fait avec un très beau piano, ce qui est une chose importante, avec Nathalie Fortin à la direction musicale, mais chacun des instrumentistes a amené son jeu. Ce sont des gens que je connais bien ; il y a des invités aussi...
Qui sont ?
Philippe Delzant, au hautbois et au cor anglais, un instrumentiste essentiellement de musique baroque, qui joue un peu dans des orchestres de jazz, musiques trad'. Michel Sanlaville, un contrebassiste qui fait beaucoup de choses en chanson et travaille actuellement les arrangements de François Gaillard : je l'ai sollicité pour intervenir sur deux chansons. Les autres musiciens sont ceux avec lesquels je joue en concert depuis plusieurs années. Et Nathalie. Jean-Pierre Sarzier, Marie Mazille aux clarinettes et au violon, Patrick à l'accordéon et Nathalie au piano. Et moi pour quelques guitares.


(photos DR et Françis Verhnet)

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