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Beaux labels

Les beaux labels

Pigalle / "Des espoirs"

(43’30) 2010, Saucissongs records/L'Autre distribution

www.myspace.com/pigalleofficiel

Le temps d’un cycle solo, d’une décennie, Hadji-Lazaro avait mis Pigalle en sommeil. Plus de coudes levés dans la salle du bar-tabac de la rue des Martyrs… Ce fut par un double-album, mi-compile mi inédit, qui plus est truffé de clips, que François réveilla l’an passé la belle endormie d’un fougueux baiser. Voici le premier album de l’ère d’après. Où on retrouve le père François avec ses textes très persos, intimes, très élaborés aussi. Avec ses tronches et tranches d’amour, vies pas faciles coincées entre désespoir et Des espoirs. Espoirs de peu, de douceur, de tendresse, de naïveté parfois, des déçus, des d’un soir, d’un instant, des qui déraillent, des qu’on emprisonne… Où l’on retrouve son équipe… Ben non. Ici le François fait tout, joue d’une vingtaine d’instruments, large spectre qui va du trad’ au moderne. Et s’affranchit de tout personnel. Tant qu’on se demande, sans plus d’espoir de réponse que ça, qui est encore Pigalle. A l’évidence Hadji-Lazaro tout seul, comme un grand. On saluera le clin d’œil au vieux Graeme Allwright, par cette reprise d’Il faut que je m’en aille.

Jeanne Cherhal / "Charade"

(41’38) 2010, Barclay (sortie le 8 mars)

www.jeannecherhal.net

Dans ce nouvel opus, le 4e (5 avec le collector Jeanne Cherhal & Matthieu Bouchet En même temps sorti en 2003 chez Madame Suzie productions), Cherhal écrit et compose (presque) tout. Mieux, elle (se) joue de tout, de tous les instruments (pauvres musiciens plus intermittents que jamais), se permettant même de faire de ce disque un jeu, une charade pour fil conducteur. On nous vend ce disque comme « moteur d’un incontestable tournant ». Pas si sûr en fait. Toujours est-il que Cherhal va manifestement loin, taille la route dans une recherche artistique audacieuse, laissant derrière elle pas mal de ses consœurs de chanson. Musicalement c’est riche, parfois doucement pop, chic donc. Chacun de ses albums voit grandir Jeanne : il en va de même avec celui-ci qui, au passage, acte sa rupture d’avec Tôt ou Tard et son entrée chez Barclay. Sans en faire des tonnes, on saluera la performance, la « prise de risques » s’il en est, de l’artiste, comme on peut le faire d’une Camille, elle aussi sur le fil. On se demandera juste comment ce disque solo sera adapté sur scène. Réponse bientôt.

Michèle Bernard & Évasion / "Des nuits noires de monde"

(64’37) 2010, EPM/Universal

www.michelebernard.net

Ce disque a la force de talents conjugués, ceux de Michèle Bernard et d’Évasion, au service de ce qu’on nommerait un Chef d’œuvre chez les Compagnons du tour de France. Là c’est un tour de la planète. En reprenant ces Nuits noires de monde, la dame de Saint-Julien-Molin-Molette fait comme d’un livre qu’on actualise lors d’une nouvelle édition, ajustant ses mots, en rajoutant, en en accueillant d’autres encore. Ces Nuits sont un état du monde. Et la nuit s’assombrit encore. L’espoir pareillement qu’il faut entretenir malgré tout, comme cet enfant du désert, juché sur sa mère : « Elle ne le pose jamais / Le sable l’engloutirait / Nomade ». D’ailleurs c’est plein d’enfants ici, de poules, d’œufs et de poussins, qui forcément appellent d’autres lendemains. Qui chantent ? C’est aussi la confession d’une artiste sans maternité : « Mes enfants que je n’ai pas eus / Mes petits oiseaux inconnus / Nés dans mes nids imaginaires ». Spectacle collectif certes, mais c’est sans doute le disque – l’œuvre – le plus personnel, le plus intime de Michèle Bernard, de loin le plus poignant. C’est exemplaire de dignité, de colère retenue. Et, j’y tiens, d’espoir. Michèle, Gwënaelle, Soraya, Anne-Marie, Talia et Laurence y allument plein de petites flammes pour ruiner la pénombre. C’est un disque lumineux, servi magistralement. Un chef d’œuvre, vraiment.

Georges Nounou / "Demi-sommeil"

(52’07) 2009, Totem/Mosaïc music

www.myspace.com/georgesnounou

Il y a dans son timbre et sa façon de chanter un peu de Dylan, un peu aussi de tous ces chanteurs de variété un rien baba des années soixante-dix, Gérard Palaprat et Cie. Ce qui est loin, convenons-en, d’être tout à fait désagréable. « Le temps s’enfuit à reculons… » nous chante-t-il : l’inspiration de Georges Nounou vient de cette époque-là, d’où il semble resté comme en Demi-sommeil, prisme par lequel il envisage sa chanson. Sans la mièvrerie de l’époque. C’est plein de souvenirs de télé noir et blanc, pas neutres, d’images de Kennedy, de Nixon et de guerres, au Palais de la Moneda et ailleurs (une chanson fleuve est consacrée à Salvador Allende, une autre à Pinochet). La voix restitue avec intelligence ce que la rétine a emprisonné. C’est le deuxième cédé de Nounou, après les magnifiques Nouvelles du front en 2007. On connaît par ailleurs cet artiste montpelliérain par quelques groupes qu’il anime (Brassens l’irlandais, Caravansérail et Les Êtres humains), tous, pour l’heure, mis en demi-sommeil.

Thierry Romanens / "Je m'appelle Romanens"

(46'57) 2010, L-Abe/Disques Office/L'Autre distribution

www.romanens.net

On l’a connu mi-tendre mi clown, comme si ses rimes n’étaient souvent que des faux-nez. Un premier album, avec des textes à lui et d’autres au père Brassens, polis à la toile émeri comme pour leur redonner l’éclat d’origine… Clown ? Plutôt bouffon, avec des vérités à dire, à chanter, presque gueuler. Un second puis un troisième opus, comme pour peaufiner le personnage, lentement le bien poser. Comme sur le canapé coupé en deux sur lequel il s’assied sur la pochette du troisième. Et voilà le suivant, son quatrième. Tout d’un coup, Romanens fait dans le grave, la poisseuse mélancolie. Que dans ce registre ou peu s’en faut. Du coup sa voix un peu râpeuse souligne le propos : on la croyait fantaisiste, fanfaronne, elle n’est que tragique, le clown pleure, l’envers dessine les contours de l’endroit : « Ce soir mon micro est bavard / Et j’suis pas sûr qu’il ait le moral / J’l’ai un peu trempé dans ma bière ». Notre helvète alsacien se découvre en un autre registre, tout aussi passionnant que le précédent, nouveau personnage, presque nouvelle fonction dans la chanson. Sur le précédent album, il était tout de blanc vêtu. Il est cette fois-ci blessé, déchiré, griffé. Ça saigne dans les sillons…

Alex Bianchi / "Silence on pense"

(56’30) 2009, Cosmopolite records/Mosaïc

www.myspace.com/alexbianchi

A l’approche du dernier tour de piste d’Eddy Mitchell, et considérant qu’il conviendrait de lui trouver un digne successeur, de remplir sa niche bientôt vacante, ce n’est pas par défaut qu’on tombera sur Alex Bianchi. Car c’est du gros, du lourd. Et en même temps d’une particulière finesse, de la dentelle presque. Tout pour plaire ! C’est un premier album qui, de suite, fera pierre blanche d’une discographie à venir. Ça se veut être un « voyage musical et humaniste vers des mondes à reconstruire, à bâtir en toute humilité, pas de “bling-bling”, juste du sonnant, du trébuchant, du naturel ». La pièce maîtresse de cet album est cette chanson-titre qui nous rappelle le vieil adage « tourner sept fois sa langue avant de parler ». Ce cédé est un plaisir d’un bout à l’autre. Guest star, le lyonnais Balmino qui, avec Bianchi, retrouve sa Manon, jadis créée au sein du groupe Khaban.

Fred Batista / "Va savoir"

(45’47) 2009, D-Baf productions/Mosaïc music

www.fredbatista.com

Il y en a qui accordent leurs guitares avant chaque concert, parfois même changent les cordes. La bande à Batista, elle, doit astiquer ses cuivres d’une folle énergie, avec du citron et du gros sel pour leur rendre l’éclat d’origine. Car c’est pimpant, joyeux, frais. Qui plus est brillant, à tous les sens du terme. Affublé d’une redingote hors d’âge et d’un chapeau haut de forme, élégance désuète et rafistolée, Fred Batista n’en a pas moins les plus beaux atours d’une chanson pêchue, bien foutue, très éclectique en soi. Éclectique aussi. Et pas que ludique, que récréative, non. Il suffit d’écouter cette remarquable chanson sur le voile islamique, sujet entre tous casse-gueule, pour s’en convaincre.


Pierre Margot / "Kamaïeu public"

(61’37) 2010, Édito musiques/Rue Stendhal

www.pierremargot.com

Cet album est, en son épure, pure séduction. Un piano, un cor, une voix, l’empreinte classique d’un acteur qui se prend de chanson, qui devient chanson. Théâtre ou chanson, ce sont mêmes planches. La différence est que Margot chanteur s’y expose par ses propres textes. Cet enregistrement public pourrait faite date si on s’en souciait, si on l’écoutait. Il y a de cette émotion qu’on a pu ressentir à l’écoute du premier Guidoni, il y a trente ans. Un artiste complet, avec une idée précise de son (nouvel) art. Margot ne ressemble en rien à ces comédiens qui se fendent d’un disque parce que ça se fait. Lui, auteur, compositeur et interprète a déjà son monde, fait d’enfances et de cruautés (magnifique et bouleversant Les Enfants du bonheur !), de miroir des amours passé, de rêves qui ont la vie dure… Il a pour lui talent et sincérité. Et déjà un répertoire qui vous prend les tripes, vous laisse pantois. « Kamaïeu de gris, kamaïeu d’or / Je chante avec la vie / Pour en finir avec la mort / Kamaïeu de gris, kamaïeu d’or / J’m’arrime à mes vers en or / Pour admirer la vie ». Brave Margot !

Yvan Marc / "A bout de bras"

(39’41) 2010, Label Diff

www.yvanmarc.com

C’est une poésie minimale aux rimes courtes, aux mots directs, quelquefois mordants. Qui toujours questionne, la vie, les choix, les amours qu’on mérite ou non. C’est efficace et les propos, pour légers qu’ils puissent être parfois (du lalalala…), percutent bien et se fredonnent ensuite. C’est une pop très anglo-saxonne, heureuse, qui sait se faire lyrisme à la commissure des notes, par des cordes judicieusement amenées. Qui, en tous cas, décolle un peu de l’école de Montbrison, label tenace qui a vite (comparaison vaut raison) estampillé Yvan Marc, grand copain s’il en est de Mickey 3d (c’est Mickaël Furnon qui avait produit son deuxième opus). Là, Yvan s’éloigne de la matrice d’origine et trouve (enfin) ses marques. Quelques jolies plages, tel Hors la loi, emportent vite l’adhésion. Ce quatrième album est de loin le plus convaincant.

Les Becs bien Zen / "A la force du vent"

(55’26) 2010, Aza-id productions/Mosaïc music

www.myspace.com/becsbienzen

Deuxième opus pour le quintet de Pierre Luquet, auteur, compositeur et voix de ce groupe lyonnais. Une des formations, disons le d’emblée, les plus intéressantes de la scène actuelle, scène se clonant comme chacun sait à l’infini, valsant avec les étiquettes, « alternatif », « festif » et autres encore. Pas avec ces becs-là, qui versent dans la chanson une toute autre liqueur, nectar poétique rugueux et fougueux, limite lyrique. Et personnel. C’est à n’en point douter un groupe scénique qui, pourtant, supporte bien le format discographique : les sillons sont certes chargés mais fluides. Les Becs bien Zen sont comme creuset nourri de musiques diverses, d’un peu partout et de toutes époques. De styles, de genres. Selon la qualité de votre écoute, de vos humeurs, vous y trouverez moult empreintes, de Brel à Noir Désir et bien autres encore. Mais c’est pas puzzle, non. C’est unité. Le talent de Luquet fédère les forces en présence.


Nicolas Jules / "Shaker"

(32’26) 2010, Stand by Me/L'Autre distribution (sortie le 8 mars)

www.nicolasjules.com

Il est un des enfants (vraiment) terribles de la chanson, égrenant, peaufinant au fil de ses albums un univers qui n’appartient vraiment qu’à lui, iconoclaste, bizarre, dérisoire autant que nécessaire, abscons mais loin de l’être. C’est un « powête » revendiqué dont le présent Shaker secoue plus que jamais les idées, les images, les représentations. Écouter Jules, scruter ses mots, sonder le choc de ses rimes contre les notes, c’est s’amuser, partir en Absurdie, corps et cœur consentant, dans l’aventure des mots. Pour autant, Jules n’est pas n’importe qui, n’importe quoi, son écriture est frappe chirurgicale, méticuleuse, simplement aux drôles d’effets collatéraux, triturant son verbe Par le trou des voyelles. Ça juxtapose des mots et des sentiments, rapproche des aimants, caresse l’épaule, inverse les pôles. Ce Shaker-là s’ajoute aux précédents opus, pavant plus encore une route impétueuse et passionnante, inconnue, incongrue dans la chanson. On ne se déshabituera jamais de ce monsieur-là.

Grabowski / "Le Grand bousier"

(55’19) 2009, Active Sound/ Mosaïc music

http://www.myspace.com/grabowskichanson

On le surnomme Nounours, même s’il peut faire figure d’ours mal léché cause aux filles qui ne savent plus vraiment embrasser comme il faut. Grabowski le toulousain a animé jadis pas mal de groupes dans la ville rose, dont Félix la Putaragne. Le Grand bousier est, après un éponyme en 2003, son deuxième cédé en son nom propre. Les heurts et malheurs de la production font que le premier semble définitivement perdu, épuisé depuis des lustres. Dommage. Remarquez qu’on peut se jeter en toute confiance sur ce deuxième et sympathique opus. Si j’osais, je traiterai Grabowski de Brassens toulousain. Il en a tant la légèreté que la profondeur, la finesse d’écriture aussi. Je ferais même la comparaison avec Boby Lapointe. C’est dire si le titre du disque (qui signifie, en langage musicien, un grand orchestre de merde) est sans valeur, nul et non avenu. Mais ça a aussi d’autres usages, d’autres fonctions, et ça fait du reste une jolie chanson qui ouvre un disque de (grande) valeur au verbe si doux : « J’avais bu dans ton verre / Tu avais bu dans le mien / On s’est fait notre affaire / Jusqu’au petit matin / Le soleil s’en souvient ». Un petit bonheur…

François Gaillard / "On s'en fout"

(41’13) 2010, A Fleur de mots/Édito musiques/Rue Stendhal

http://fleur2mo.free.fr/Francois

Bon, sortir ce cédé de sa pochette relève de l’exploit, mais ça on s’en fout. C’était juste pour féliciter les experts ès pliage. Autant qu’on peut le faire de l’artiste, ce Gaillard-là qui ne cesse de bonifier à mesure qu’il prend de la bouteille, de l’assurance, du métier, de l’écriture. Qu’il gagne en colères. Je doute vraiment qu’on puisse se foutre d’ailleurs d’une telle galette. Au pire, irrités, courroucés, on déteste, mais ça ne peut guère laisser indifférent. De même qu’il traverse la scène à la rage, François Gaillard va d’un bout à l’autre de ce cédé pareillement. Adroitement (bien à gauche je veux dire) il joue aux quilles, il massacre. Pas de cadeau pour ceux qui nous gouvernent, pas non à ces Voisins du quartier d’en face, portrait au pinceau à poils durs de nous, de vous, peut-être de lui-même d’ailleurs. Ça décape. Même Renaud jalouserait cette chanson, dit-on. Pour un peu, ça ferait songer aux Font et Val d’antan : c’est mal barré pour la playlist d’Inter, ça. Tout est à l’émeri, à la peau de vache. Juste une de chamois pour polir Les Saintes vierges des bords de route, et encore… On en citerait bien d’autres des titres, à titre d’exemple, de pure édification. Car ce disque fera à l’évidence date. Qui peut s’en foutre ?

Cristine / "Hors-piste"

(45’08) 2009, Avel-Ouest

www.cristine.fr

 

Hors-piste peut-être, qui les brouille sans doute. Cristine se découvre en des tas de cartes, d’ambiances différentes. Si le premier titre fait songer à ces nanas ravageuses telle que pourrait nous le chanter une Charlotte Marin, très terre à terre et sous la couette, les autres nous suggèrent bien d’autres pistes, plus profondes sans doute. Sur Brest sous le tonnerre des bombes, ange déchu. Sur l’eau de pluie en une ode presque orientale, sur les blessures de l’amour, ou tentant un regard sur les enfermés, les internés. Sur le divorce et enfance oubliée. Même sur une belle au bois dormant en sdf. Beaucoup de tendresse, de spleen, univers poétique sur fond jazzy, un tantinet pop. Soulignée d’une harpe enchanteresse, parfois d’un violon inspiré. Sa bio situe Cristine entre Adèle Blanc-Sec et Philémon, Tardi et Fred. L’idée est séduisante qui recoupe un peu ses univers-là, l’un sec et nerveux, l’autre d’une immense poésie, onirique, au-dessus de tout, au-dessus du lot.



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