| HERVÉ LAPALUD |
HERVÉ LAPALUDUn facteur à Madagascar« Ça te dirait une virée à Madagascar ? » lui demande un jour Eric Frazao, son tourneur. Son pote d'enfance, Sullivan Benetier est Directeur de l'Alliance Française d'Antsirabe, et est prêt à les accueillir et les soutenir dans ce projet un peu dingue. Lapalud dit banco, à la condition d'être fou jusqu'au bout : d'aller enregistrer quelques chansons du prochain album au beau milieu de l'Océan Indien. Aussitôt dit, Serge Folie, le réalisateur du précédent album, embarque dans sa valise carte son, micros et ordi, et saute dans le vol Corsair Fly SS0872, destination Antananarivo… Hervé Lapalud nous en fait, en totale exclusivité, le passionnant récit.
« Il y a dix-sept ans, je revenais de trois années passées comme volontaire pour Handicap International en Afrique. Un stage à Djibouti suivi d'une mission comme directeur de programme au Burkina Faso. J'avais emmené ma guitare et quelques chansons dans la soute, et constaté déjà combien la musique était un visa pour l'autre, un passeport inégalé pour la rencontre, une façon en croisant les cordes sur le bon tempo, de sentir ce qui nous relie bien au-delà de ce qui nous distingue. Au retour, je travaille quelque temps à Lyon, au siège de l'association. Le responsable du programme à Madagascar me demande d'accueillir un jeune musicien malgache, Rajery, dont c'est la première venue en France. Il est ainsi des rencontres dont l'on ne se remettra pas, des êtres humains, qui vous entraînent dans leur sillage. Rajery (prononcez « Razer ») joue de la valiha, une cithare tubulaire, un simple bout de bambou sur lequel sont tendus des câbles de freins de vélo ! J'ai rencontré nombre de musiciens avant lui, et vibré souvent mais jamais je crois avec une telle intensité. La musique coule de ce petit bonhomme avec naturel et évidence, une musique universelle, qui vous rentre dans les profondeurs… » Madagascar… « Les deux premiers jours à Tana, la capitale … des images de Ouagadougou me reviennent. Les petites échoppes à chaque coin de rue, les gargotes, les réparateurs de cycles, les vendeuses d'ananas, de mangues, de poc-poc, les tailleurs, mais aussi les magasins de téléphonie portable ou plus exotique, les « centres d'appels » (dames assises sous leur parasol avec leur téléphone qui vous facturent la communication). Et la pollution et la misère qui vous sautent à la gueule. Les sourires sur tous les visages. Et ces regards étonnés dès que vous sortez du périmètre habituel du vaza (blanc)... On saute dans le taxi-broussi et l'on rejoint Antsirabe à 170 kilomètres de la capitale (quatre heures de route). La RN7 sillonne les hautes terres, et l'on est ébloui par ces paysages verdoyants, des collines et des rizières, et après le virage, des rizières et des collines, et les villages que l'on traverse, et leurs échoppes, leurs gargotes, leurs sourires. Madagascar est « un des pays les plus pauvres du monde » disent tous les guides. Je n'en doute pas, mais de quelle pauvreté parle-t-on ? Du revenu moyen en dollar des paysans ?? Durant tout ce voyage, je suis abasourdi par le BIB (Bonheur Intérieur Brut) qui se dégage du peuple malgache.
Antsirabe sera notre « camp de base », un lieu d'où rayonner, une ville où perdre son temps et laisser les rencontres se faire. Elles ne vont pas tarder. Une importante communauté de musiciens existe ici qui gravite autour de l'Alliance Française, le pôle culturel de la ville, et Sullivan les a prévenus de l'arrivée du « chanteur de France ». Rapidement, je rencontre Mami Bastah, un auteur-compositeur qui vient de remporter le prix Musique Océan Indien, et va se produire dans de nombreux festivals français (Musiques Métisses, Francofolies, Fiesta des Suds). Et puis, les musiciens du groupe Mboutah : Touki qui jouent des claviers, Zix le bassiste, Bema le percussioniste. Et puis Mada qui dirige le Normal Gospel Choir. Pas une soirée, pas une journée, sans que j'assiste à un concert ou une répétition, et que je tombe à la renverse !! Après Rajery, j'avais été impressionné par d'autres musiciens malgaches comme les guitaristes D'Gary ou Eric Manana (qui accompagnait Graeme Allwright), par l'accordéoniste Régis Gizavo (qui a joué avec Mano Solo), mais là je suis en prise directe avec la source de ces extraordinaires exilés. Comment dire à quel point la musique fait partie de la vie ici ? Parler de ces jeunes qui jouent de la Kabosy (guitare traditionnelle) dans la rue, sans même faire la manche. Parler de la serveuse du restaurant qui chantonne en mettant la nappe. Ou simplement évoquer cette soirée, à l'Alliance Française, où les musiciens qui avaient répété tout l'après-midi, se détendirent… en chantant pendant des heures (et en éclusant quelques godets de rhum !). Quand je dis en chantant, il faudrait préciser « à plusieurs voix », car la polyphonie est l'ordinaire de la musique malgache. Dès qu'un musicien entonne un air, les autres le rejoignent sans que jamais ne semble se poser la question de la mémoire ou de la justesse… Ils ont grandi ensemble, chanté ensemble depuis toujours, appris sans effort semble-t-il. Et le plaisir qu'ils prennent est à la mesure du plaisir qu'ils donnent. Je commence à me demander ce que je fais ici, et comment mes chansons vont passer la rampe ? Pour me rassurer, je réponds à l'invitation de l'association « Grandir à Antsirabe » qui recueille des enfants des rues. J'amène ma guitare, mes sanzas, et … la magie opère dès les premières notes. Pas de télé ici, pas de jeux vidéo, la capacité d'émerveillement de l'enfance est intacte. Les gamins reprennent comme ils peuvent mes refrains, et tachent de m'apprendre les leurs. On se redonne rendez-vous dans quelques jours… Le premier concert approche, on prend le taxi-broussi pour Fianarantsoa, à 240 kilomètres au sud. L'Alliance Française a organisé une rencontre avec des musiciens locaux le matin du concert, et à ma grande surprise, ils sont une quinzaine à être venus, une quinzaine de curieux, qui passé le premier quart d'heure d'intimidation réciproque sortent leur kabosys et m'enchantent. Dans la foulée, je dégaine ma sanza et leurs visages s'illuminent aussi. Je propose à ceux qui le veulent de partager la scène le soir à mes côtés. Et certains acceptent l'invitation. Ma solitude est une maison ouverte. Le soir, la salle est pleine, et au bout de quelques secondes, tape dans les mains sur ma première chanson. Je suis à dix mille kilomètres de la maison, mais j'ai de nouveaux copains. A 6 heures du mat' le lendemain, on remonte dans le taxi-broussi pour Ambositra où je chante le soir même. Au moment de la balance, un percussionniste vient spontanément m'offrir ses services, que j'accepte volontiers. Je reçois encore de belles poignées de sourires et en prime… un cours de berimbau.
Retour à Antsirabe, le coeur rempli et rassuré. Je réunis quelques-uns des musiciens rencontrés, et on se met au boulot pour préparer le concert à l'Alliance, et dans la foulée enregistrer les chansons avec Serge. Les répétitions se font « mora-mora » (doucement-doucement) mais je ne m'inquiète pas, les choses se mettent en place joliment et mes chansons prennent des couleurs inattendues qui leur vont bien. Le jour du concert, le mora-mora atteint son apogée avec une balance de huit heures d'affilée, puisque le technicien part chercher le matériel manquant, puis monte réparer une fuite sur le toit, puis remplace le matériel défectueux… Cinq minutes avant le concert, une pluie torrentielle s'abat sur le toit en tôle ondulée de la salle de spectacle, et bientôt une douche apparaît sur la scène (la fuite réparée le matin ?). Je me dis que c'est foutu, qu'on a bossé pour rien, mais les dieux de la rizière sont avec nous. La salle est pleine malgré le déluge. Et après quelques titres en solo, je suis rejoint par Touki, Zix, Bema, ainsi que Mada, Tsiki, Bida, et Jana au choeurs. Une dizaine d'enfants de « Grandir à Antsirabe» viennent prendre part à la fête. Puis c'est le tour de Mami Bastah de venir faire un duo avec moi, et j'obtiens les rires de la salle suivis d'une ovation après mon couplet en malgache… Enfin, 17 ans plus tard, Rajery a fait le voyage spécialement depuis Tana pour être des nôtres. Ce petit bonhomme qui a depuis joué dans les plus grands festivals, dans tous les pays (en dehors de l'Australie m'avouera-t-il !) n'a pas oublié le jour où je suis allé le chercher sur le quai de la gare de la Part-Dieu, et nous nous retrouvons comme deux frangins, la larme au coin de l'oeil, à recroiser les cordes simplement. Le lendemain, on souffle un peu, et on part pique-niquer au bord du magnifique lac Andraikiba avec les enfants de « Grandir » qui ne se lassent pas de tripoter mes sanzas et me demandent même de leurs noter des accords de guitare !! Petit répit ensoleillé avant d'attaquer trois jours de studio intenses. On prend les mêmes et on continue, mais on tache cette fois de ramener un peu de cette magie qui nous fait vibrer ici, de graver sur le disque dur un petit brin de l'aventure. On enregistre six titres en trois jours, dont une chanson toute neuve née dans nos périples malgaches (Taxi-Broussi, forcément !). Une évidence s'impose, on doit faire le dernier concert ensemble au Centre Culturel Albert-Camus à Antananarivo. Rajery nous propose d'héberger les musiciens chez lui. Alors on affrète un taxi-broussi, et on décolle tous pour la plus belle salle de l'île. La balance se passe cette fois sans encombre et sans humidité redoutable. La salle est pleine, et l'équipage soudé par ces trois semaines passées à faire tourner la guitare en partageant les « brochettes trottoir » et la THB (bière locale). Des témoins de bonne foi m'ont certifié que pendant 1h30, mes pieds ne touchaient plus la scène. C'est fini… Enfin, pas tout à fait, on se retrouve au restaurant d'à côté, et après une plâtrée de riz, et quelques verres, nos malgaches se remettent à chanter pendant des heures, entraînés par un Rajery et un Mami Bastah déchaînés ! La patronne n'a pas l'air pressée de fermer, les autres clients oublient de partir. La nuit est ensoleillée. Le lendemain, le taxi ramène les copains à Antsirabe. Les coeurs se serrent, mais l'on sait, l'on espère que nos routes se recroiseront dans un an qui sait… ou dans dix-sept ans ? On reste pour quelques jours à Tana avec Rajery. Le Lendemain, il nous emmène dans son village près d'Ambohimanga, et nous montre comment peu à peu, il essaye de le développer mora-mora, de transformer en douceur les traditions, d'amener de nouvelles techniques, de planter de nouvelles variétés (manioc, café, bananes, coco, plantes médicinales). Il a prêté ses zébus aux autres paysans pendant quelque temps, puis il a mis en place un système de microcrédit pour qu'ils puissent désormais en devenir propriétaires. Il vient de créer un dispensaire. Il investit, s'inspire de ce qu'il apprend au cours de ces voyages, et il partage son savoir. Il a le souci des autres et de demain. Le petit bonhomme est un grand Monsieur. Un mois comme cela passe vite… Un mois où l'on ignore ce que l'on vient chercher, où l'on vient apprendre, rencontrer, se faire bousculer, où l'on vient rafraîchir son humanité à un ailleurs un peu lointain qu'il serait si facile d'oublier. J'ai eu conscience de la chance que j'avais de pouvoir traverser la planète de cette façon, d'avoir des chansons pour visa et des amis comme pays. Conscience aigüe de nos richesses et de nos manques, aux uns et aux autres. Conscience de ce besoin d'ouverture, de partage, d'équité, seule voie viable qu'il nous faudrait, qu'il nous faudra emprunter. Envie simplement d'être à mon échelle, à ma mesure, témoin, passeur, Facteur d'appétit, d'aventure »
Hervé Lapalud http://www.myspace.com/hervelapalud Et, pour poursuivre ce voyage : |