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Le thouchant - Webzine chanson francaise - Edito Numéro #3
 

Écoutez mon patrimoine !



La foule, de partout. Même dans la plus petite artère, dans la plus austère impasse. Des lieux de spectacles comme s’il en pleuvait, des spectacles comme s’il en pissait. Le moindre mur, le moindre poteau est support d’affichage, dazibao de couleurs, guirlandes de graphismes d’où submergent des titres, des accroches, des couleurs, des argumentaires. Voyez mon spectacle, c’est le plus beau ! Dans les rues c’est chaque fois attraction, les comédiens rivalisent d’épate pour convaincre le chaland, et remplir leur salle tout à l’heure ou demain. Nous sommes dans la Cité des papes, le plus grand théâtre du monde. A l’ombre de l’officielle programmation où certains viennent voir tandis que d’autres se font voir, le off bat son plein. Vous rendez-vous compte : 1100 spectacles, un annuaire de 400 pages pour tous les recenser. Insensé !

Avignon Off n'est pas qu'un festival de théâtre, loin s'en faut.
Il est le festival de tous les arts de la scène, un peu le marché de gros pour tout programmateur de saison culturelle

C’est festival de théâtre, certes. Ça l’est tout autant de toutes les disciplines de la scène. Quitte à faire son marché, le programmateur y trouvera tout pour tenter l’équilibre de sa saison, satisfaire et ses élus et son public, ses chers partenaires aussi. Théâtre, danse, cirque, mime, tous publics, jeunes publics… Tout. Et la chanson qui va avec.
Drôle de chanson en fait, sans doute calibrée pour les programmateurs. S’il est par nature évident de prendre des risques en allant voir une pièce de théâtre ou un ballet, on demande à la chanson une rentabilité immédiate, sans faille. On lui demande ce qu’on ne saurait faire aux autres genres de la scène : de faire salles pleines. Ce qu’on fait avec des stars : y’en a de toutes tailles, pour toutes les jauges, tous les budgets. Faut juste que ces vedettes-là passent à la télé, qu’une actualité discographique ou médiatique les précède. Des stars ou… la mémoire, le sacro-saint « répertoire ». A Avignon, la chanson n'est faite majoritairement que de ça, explorant à outrance notre passé chanté. La palme à Boris Vian, Barbara et Jacques Brel qui décrochent le plus de spectacles bâtis sur leur nom. Et Brassens, Piaf, Prévert, Gainsbourg et Nougaro sur la deuxième marche du podium. Suivent Aragon, Salvador, Mouloudji, Léotard aussi. Des trépassés pour une chanson, certes vivante, mais qui semble ici ne se conjuguer qu’à l’imparfait. Eux et pas mal de spectacles qui empruntent aux refrains d’autrefois, à ce sacré patrimoine. Le risque artistique est bien maigre.
Bien sûr, le repreneur prendra bien soin d’imprimer sa marque, de ne point abdiquer sa personnalité derrière la sainte icône. Mais, pour un Laurent Viel qui chante Brel avec un tel talent qu’on en oublie Brel lui-même, pour une Mouron qui additionne à celui de Grand Jacques son propre talent, combien de prétendus artistes se font abusivement un nom sur celui d’autrui ? Telle est la loi d’un marché qui s’autorégule à merveille. On fait du patrimoine parce que le programmateur en veut, du déjà ouï, du sécurisant. Depuis que Le tango des bouchers de la Villette est érigé en grand classique, il nous faut du Vian, faut qu’ça saigne.
Plus difficile est l’exercice de ces auteurs compositeurs interprètes qui viennent s’exposer ici, pour certains en début de carrière (c’est rare), pour d’autres en fin. Et, pour le plupart, pour présenter une nouvelle création qu’il leur reste à vendre. Ici, c’est catalogue vivant et pari économique. La réussite de son passage en Avignon se juge plus par l’épaisseur du carnet de commandes, par celui du press-book aussi que par le bilan financier. C’est un investissement avec la saison 2011-2012 en ligne de mire.
Théophile Minuit, Cécilem, Louis Caratini, Élisabeth Wiener, Véronique Rivière et Michel Haumont, Olivier Neveux, Camel Arioui, Xavier Lacouture, L’Espoir Williams, Abdelak, Marc Martorell et quelques autres encore sont donc ce mois de juillet sur ces planches du Vaucluse. A eux, dans le foisonnement de propositions, de tirer leur épingle du jeu. De persuader les programmateurs de leur intérêt artistique, même s’ils ne reprennent ni Caussimon ni Caradec, ni Dalida ni Berthe Sylva.
On aimerait surtout conseiller aux programmateurs de concéder une ou deux plages au pur risque, à la simple découverte, au plaisir d’offrir, à la joie de recevoir. De considérer que, théâtre ou chanson, cirque ou danse, il convient effectivement, un peu, de considérer le patrimoine. Un p’tit Molière par ci, un Marivaux par là. Autant mais pas plus que de programmer ce qui se fait, se crée, sur l’instant. Une programmation culturelle n’est pas un musée : c’est un organe qui vit, qui sue, qui transpire, qui baille et qui pète, qui aime et qui colère, qui se pâme parfois. Qui vit le temps présent, intensément. Où il vaut mieux programmer Xavier Lacouture de son vivant plutôt que de le prendre dans vingt ans, repris par d’autres dans un concert d’hommage. Ce serait dommage.

 





 


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