EDITO #2
L’entretien avec Jean Ferrat a été réalisé pour la préparation du débat sur la chanson du 10 mai 2002 à A Thou Bout d’Chant. (Propos recueillis par Frédérique Gagnol, Marc David & Philippe Viallard le 30 avril 2002 à Antraigues)
Je venais juste d’achever une conférence en petit cercle, une circonférence si vous voulez, sur le thème de La Chanson en Rhône-Alpes, une chanson dont tous les indicateurs témoignent depuis quelques années de la (re)naissance, d’une forme spectaculaire, d’un appétit de vivre à nulle autre pareil. Une chanson qui pète la santé. Le matin même, j’avais choisi quelques disques pour illustrer un peu mon propos, comme on le ferait pour une émission à la radio, furieux au dernier moment de ne pas trouver le Buridane sur mes étagères, hésitant entre un Fred Radix et un Vincet Gaffet, de toutes façons dans un duo avec Amélie-les-Crayons, laissant quelques grands classiques trop évidents pour me consacrer à d’autres, tentant d’équilibrer aussi, un peu, les messieurs et les dames. De toutes façons j’aime bien faire écouter une Jeanne Garraud ou une Lalo…
La conférence était achevée, le débat épuisé, un peu par convenance et parce qu’aussi nous avions envie de tous ensemble lever le verre. C’est alors que Z’Elle, une amie, une artiste, me glisse à l’oreille la mort de Ferrat, qu'elle venait tout juste d'apprendre… Je ne sais si Jean Ferrat est incarnation ou non de la chanson Rhône-Alpes. Du reste, j’expliquais peu avant que cette chanson n’existait pas vraiment, hors ces artistes qui avaient fait le choix de travailler, de résider ici, d’y créer. Lui avait choisi depuis pas mal de printemps, pas mal de récoltes de myrtilles et de châtaignes aussi, d’être en ce coin d’Ardèche. Dire que je parlais l’instant d’avant de cette chanson qui pète la vie… A force de silence, nous avions certes pris l’habitude de conjuguer l’œuvre de Jean Ferrat au passé, mais quand même… Ça faisait quinze ans déjà, depuis le second volet des chansons d’Aragon, que le sage d’Antraigues-sur-Volane, n’avait plus chanté à nos oreilles. Mais il était là, à portée de voix. Nous en avions de temps à autres des nouvelles, entre autres par sa voisine et amie Francesca Solleville. Nous le savions de plus en plus fatigué… Qu’il fallait s’y attendre… De compilations en retirages, le diable d’homme était encore un de nos meilleurs vendeurs, bien plus que ces artistes qu’on nous fabrique un jour, cartonnent sur un ou deux disques puis s’effondrent au suivant. La vacuité ne paye pas toujours, de toutes façons pas longtemps. Dans la chanson à ce niveau d’audience, il y a des chênes comme Ferrat. Et puis pas mal de glands. Sentiments contrariés donc. D’un côté la perte d’un sacré bonhomme, de l’autre la confirmation de pas mal d’artistes qui déjà font ou feront la chanson de demain. La roue tourne et, le temps d’une pelletée qu’on jette sur un cercueil, la vie reprend ses droits, le spectacle continue. Il le faut. Michel Kemper |